10 juin 2006
La légende des premières vagues
Ta'aroa le Grand avait créé la mer lisse comme un immense bloc de glace, sans rides, sans mouvements. Mais elle s’ennuyait, la mer, car ce n’est pas gai d’être une chose inanimée et figée. La mer décida de voyager et de dépasser ses frontières.
Elle savait que cela lui était défendu. Elle avait droit à la moitié du monde, l’autre moitié appartenait aux pierres, aux arbres et aux hommes. Aussi choisissait-elle les nuits les plus sombres, les plus noires, pour désobéir.
Et elle se mettait à enfler doucement, doucement, sans faire de vagues, pour recouvrir le monde entier. L’eau montait sans vagues à l’assaut de la plage et des rochers, arrachant le sable et les pierres. Et elle engloutissait sans bruit les vallées et les montagnes, avec les maisons des hommes.
Mais sous le sable, il y avait encore du sable. Et derrière la pierre, il y avait encore de la pierre. Et la mer, vaincue, lasse, se retirait chaque matin. Puis chaque soir elle repartait à l’assaut du monde.
Il ne fallait pas donner l’éveil à Ta'aroa le Grand ni aux autres dieux. Elle s’écartait donc soigneusement des lieux de culte et de sacrifice parce qu’ils étaient tapu (interdits et sacrés). Elle passait de chaque côté d’eux et les transformait en îles. Les hommes avaient beau s’inquiéter, les dieux qui ne savaient rien ignoraient leurs plaintes.
Et la mer, peu à peu, agrandissait son domaine.
Arai, debout sur la colline qui surplombait son village, voyait la mer s’approcher, nuit après nuit. Les dieux semblaient dormir. Arai savait que bientôt il n’y aurait plus de vie humaine. Aussi décida-t-il d’arrêter la mer.
Il avait observé que la mer semblait éviter soigneusement les lieux tapu. Une nuit, il alla dans le plus proche lieu de culte. Il savait qu’en violant le tapu il risquait sa vie mais il voulait arrêter la mer. Il prit une pierre de l’autel sacré et il lui sembla que la pierre lui brûlait les doigts. Il alla la cacher dans une grotte connue de lui seul et il attendit.
Il attendit la nuit suivante. Quand le soir arriva, il alla chercher cette pierre et s’avança vers la mer. Puis, dissimulé derrière un tronc d’arbre, il enfouit la pierre dans le sable.
La mer bientôt se mit à monter, à avancer sans bruit, pour surprendre les hommes dans leur sommeil. Elle monta, monta, et ne vit pas le piège. D’un coup, elle recouvrit la pierre sacrée. Déjà il était trop tard : cela fit une grande vague et un gros bruit, la pierre était en colère. Ta'aroa, averti, fit éclater sa menace dans un coup de tonnerre qui arrêta la mer.
C’est depuis ce temps-là que la mer et l’homme sont toujours en train de se battre. La mer voudrait bien l’engloutir mais, chaque fois qu’elle bouge, elle fait naître une multitude de vagues bruyantes qui sont un signal d’alarme pour les dieux et les hommes. L’homme a alors le temps de construire des digues et la mer a toujours pu être repoussée à temps.
La légende des premiers dauphins
Il y a très, très longtemps un homme avait perdu sa femme. Il était seul avec ses six enfants et il passait tout son temps avec eux car ils étaient ce qu’il y avait de plus important dans sa vie.
Un jour, il décida d'aller avec eux pêcher dans le lagon.
Ensemble, ils ramassent des pahua (bénitiers), des maoa (gros bigorneaux), des vana (oursins) et ils pêchent quelques poissons, des paihere (carangues), des roï (mérous), des iihi (rougets) et des ume (nasons).
Content de la journée, le père propose un concours de plongée aux enfants : le gagnant aura la plus grosse portion de poe (sorte de confiture de fruit avec du lait de coco) au repas du soir.
Les six enfants plongent ensemble. Le père commence à compter les secondes :
- Hoe, piti, toru, maha, ... (un, deux, trois, quatre,...).
Il est très fier de ses enfants :
- Mes enfants sont les meilleurs, ils sont tous de bons plongeurs !
Mais il attend depuis si longtemps qu’ils reviennent qu’il commence à s’inquiéter. Il a maintenant très peur pour ses enfants:
- Hélas ! mes enfants, où êtes vous ? Vous restez trop longtemps sous l’eau !
Et, désespéré, il se jette dans le fond de son bateau. Il pleure : ses enfants sont sûrement noyés. Il se sent mourir de douleur.
Soudain, six animaux qu'il n'a encore jamais vus jaillissent hors de l'eau. Ils font des taviriviri (des vrilles) et ils retombent dans l'eau avec de gros ploufs. Ils nagent autrement que les poissons et viennent respirer de l'air à la surface de la mer. Surtout, ils ont comme un bec avec de grands sourires et ils jouent gaiement sous ses yeux.
Brusquement, le père désespéré comprend que ces animaux sont ses propres enfants qui se sont transformés. Ils peuvent maintenant rester sous l'eau de nombreuses minutes car ils sont devenus des animaux marins.
Aujourd'hui encore, leurs descendants se souviennent qu'ils étaient humains auparavant et c’est pourquoi ils aiment jouer avec les humains, rester auprès d'eux, leur donner un peu de joie. Ce sont les dauphins, te mau ouà (les animaux sauteurs).
09 mai 2006
La Légende du Cocotier
Il y a bien longtemps, une grande famine se répandit à travers les îles. Plus rien ne poussait nulle part et les poissons ne se laissaient plus prendre au filet. Bientôt les habitants de l’île de Moorea furent obligés de manger de la terre, cette fameuse terre rouge issue de la lave des anciens volcans. Un grand nombre d’hommes et de femmes finirent par mourir de faim.
Mais un brave guerrier, depuis trop longtemps accablé par les plaintes de ses enfants, décida de parcourir la montagne pour chercher à manger. Il erra longtemps, sans succès... Mais sa ténacité fut récompensée : il découvrit dans un endroit très reculé un gros régime de bananes. Un vrai miracle ! Soulagé, il chargea les bananes sur son épaule amaigrie et rentra au village. Sa peine fut grande quand il trouva tous les membres de sa famille morts de faim.

Il commença à les enterrer. C'est alors qu'il se rendit compte, à sa grande stupeur, que les têtes de ses enfants prenaient racine. Alors il les mit en terre de façon qu’elles continuent à pousser. Des plantes qu’il ne connaissait pas germèrent et grandirent rapidement. Bientôt il constata qu’il s’agissait d’arbres gigantesques aux palmes majestueuses, remplis de gros fruits étranges. Il grimpa au sommet du premier d’entre eux, cueillit une noix, l’ouvrit et en goûta la chair. Excellent ! L’eau que les noix contenaient était rafraîchissante et légèrement sucrée.
De nombreux arbres identiques poussaient déjà autour du village. Bientôt l’île en fut recouverte. Et les survivants cultivèrent avec respect ce cadeau du ciel qu’ils nommèrent tumu haari, le tronc coco, le cocotier, et qui allait tous les nourrir, même lors des grandes famines.
(texte adapté par Tamatea)
(crédit photos: Philippe Faret - en bas: cocoteraie en baie d'Opunohu. On bague les troncs pour empêcher les rats et les crabes d'y monter)
La Légende du Uru
Dans les temps très anciens, la vie était bien plus difficile qu’aujourd’hui. Les dieux n’étaient pas souvent gentils et, lorsqu’ils se mettaient en colère, les poissons fuyaient au large et les cultures pourrissaient instantanément.
C'est durant une de ces périodes de grande famine que des parents décidèrent de quitter leur fare (maison) pour emmener leurs enfants à l’autre bout de l’île à la recherche de nourriture.
Un soir, alors qu’ils s’étaient arrêtés près d’une grotte au cœur de la montagne, le père dit à sa femme :
«Je vais m’en aller cette nuit. Mais demain matin, tu sortiras de la grotte et je serai de retour.
Ne t’inquiète pas..! Mon corps se sera transformé en arbre. Mes bras seront des branches. Mes mains seront devenues des feuilles. Ma tête aura disparu, remplacée par un étrange fruit arrondi que tu n’avais jamais vu. Ma langue sera le cœur de ce fruit. Cueille-le et fais-le cuire longuement dans des braises. Puis, fais-le tremper dans de l’eau fraîche et enfin, épluche-le. Alors, tu pourras goûter à ce fruit étonnant. Appelle-le uru. Et toi et les enfants, vous ne mourrez plus jamais de faim..!»
Et ce qu’il expliqua à sa femme se réalisa le lendemain. Il était devenu un grand arbre chargé de gros fruits ronds. Malgré leur étonnement et la disparition de leur père, les enfants mangèrent et reprirent des forces.
Ils n’eurent plus jamais à subir de famine. Ils plantèrent de nombreuses pousses de ce nouvel arbre à travers l’île et bientôt le uru, l’arbre à pain, devint un des fruits les plus appréciés de toutes les îles alentours.
(texte adapté et illustrations choisies par Tamatea)
